Isochem: une vente entachée par un conflit d’intérêts familial ?
Le 19 février 2010, la SNPE décide de vendre sa filiale Isochem au fonds d’investissement allemand Aurelius. La CGT, hostile à l’opération depuis le début, continue de demander l’annulation de cette vente. Un nouvel argument vient d’être pointé. Existe-t-il un conflit d’intérêts familial entre la SNPE et la Banque Rothschild, partenaire dans la privatisation, et dont l’une des dirigeantes est familialement liée au PDG de la SNPE ?
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Isochem : la vente entachée par un conflit d’intérêts ?
Le Conseil d’administration de la SNPE a entériné le 19 février la vente d’Isochem au fonds d’investissement allemand Aurelius. Cette décision pourrait sembler mettre un point final à la bataille qu’a menée la CGT contre cette cession. Il n’en est rien. D’une part parce que la CGT ne se résigne pas, d’autre part parce que la décision révèle de curieux aspects juridiques, qui pourraient devenir judiciaires. Cela s’appelle conflit d’intérêts, et peut se traduire par : comment vendre à très bon prix grâce à des gens qu’on connaît très bien ?
Le 22 février 2010, Jean-Luc Copier, administrateur élu CGT à l’usine Isochem de Vert-le-Petit, dans l’Essonne, écrit à Christine Lagarde. Il reprend les nombreux arguments « anti-Aurelius » et appuie sur un point sensible : l’argent. « Le prix de vente de 8 millions d’euros frise le ridicule quand on sait que la filiale hongroise Framochem, à elle seule, aurait une valeur de l’ordre de 10 à 15 millions. De plus, le compte courant négatif d’Isochem auprès de SNPE va faire l’objet de son apurement par recapitalisation, ce qui va se traduire au final par une facture de l’ordre d’une cinquantaine de millions à charge des contribuables ».
LE RÔLE DE LA BANQUE ROTHSCHILD
Mais les finances ne sont pas le seul point délicat. « Nous considérons », ajoute Jean-Luc Copier à l’attention de Christine Lagarde, « qu’il y a également vice de forme du fait que c’est la Banque Rothschild qui a été l’entremetteur en charge de la recherche et de la sélection des acteurs intéressés à la reprise d’Isochem. Or, il semblerait que Mme Gendry, femme du PDG de SNPE, aurait été ou serait liée à cet organisme financier ».
C’est un euphémisme. Luce Gendry est associée-gérante de cette banque d’affaires, partenaire fréquent du gouvernement dans le conseil en entreprises. Est-il légitime que le PDG d’une SNPE propriété de l’État travaille à la vente d’une filiale à 100 % avec un organisme privé dont sa femme est l’un des dirigeants ? Ou, en langage plus juridique, n’est-on pas devant un « conflit d’intérêts ». Quelle est la définition de ce terme ? « Une situation injuste dans laquelle une personne ayant à accomplir une fonction d’intérêt général se trouve avec des intérêts personnels qui sont en concurrence avec la mission qui lui est confiée ». Dans les emplois publics, des règles imposent la séparation entre la fonction publique et les activités marchandes ou commerciales. D’autres règles imposent aussi la déclaration de liens de parenté ou de connexité, ou oblige à décliner une mission lorsque la situation se présente.
Antoine Gendry et ses mandants ont-ils respecté ces règles ? Il ne le semble pas, ce qui engage l’État, in fine garant de la légalité et des fonds publics. Mais l’arrivée d’Antoine Gendry à la tête de SNPE le 26 novembre 2008 montre une liquidation au pas de charge. Il est nommé moins d’un an avant la loi de programmation militaire du 29 juillet 2009, qui privatise la SNPE. D’autre part, cet énarque de 60 ans a un palmarès « spécial pantouflage ». Début de carrière dans la préfectorale, quatre ans à la Direction du Trésor, et arrivée dans le monde des affaires depuis 1984. À la SNPE, il remplace Jacques Zyss, viré par le gouvernement parce qu’il refusait le démantèlement du groupe. M. Gendry est peu suspect d’anti-libéralisme, d’autant qu’il est également chargé de rapprocher la SNPE, ou ce qu’il en reste, du groupe Safran. Ceci pourrait toucher la filiale SME de Vert-le-Petit.
Faut-il voir, dans cette précipitation, les relations d’affaires entre M. et Mme Gendry comme une simple bévue qu’expliquerait l’urgence ? Sans doute pas, car il y a au moins un précédent de collaboration réussie en famille. Elle remonte à 2007 et fait voyager entre Paris et l’Afrique.
LE PRÉCÉDENT DU COTON
Dagris est l’acronyme de Développent des Agro-Industries du Sud. C’est une société spécialisée dans les oléagineux africains, à majorité de capitaux publics, qui joue un rôle majeur, quoique discret, dans la Françafrique du coton. Elle a repris en 2001 la vieille CFDT (Compagnie française pour le développement des fibres textiles), fleuron colonial né en 1949. Toujours est-il qu’en 2005, libéralisme cotonnier mondial oblige, le gouvernement de Villepin décide de privatiser Dagris. Une banque conseil de l’État est désignée. Elle s’appelle Rothschild et Cie.
Le 23 février 2007, les parts de l’État dans Dagris (64,7 %) sont cédées à un consortium nommé Sodaco pour la somme de 7,7 millions d’euros. Le 12 mars, les syndicats de Dagris jugent, dans une lettre à Thierry Breton, ministre de l’Économie de l’époque, les conditions de cession « de manœuvre frauduleuse spoliant l’État et le personnel ». Pour les syndicalistes, le seul siège social parisien de la rue Monceau vaut entre 35 et 50 millions d’euros.
Qui est l’heureux acquéreur ? Le jeune consortium Sodaco vient d’être constitué par Sofiproteol (45 %), une société spécialisée dans les huiles et protéines végétales conseillée par le financier Edmond de Rothschild, ; le fonds d’investissement IDI (45 %) ; M. Antoine Gendry, ancien président du groupe Nord-Est (5 %) ; Patrick Leydet (5%).
L’affaire ne passe pas totalement inaperçue, surtout en Afrique, et en septembre 2007, Le Monde Diplomatique titre « Paris brade le coton subsaharien ». Dans son article, Olivier Piot démonte l’opération et cite un syndicaliste : « En plaçant M. Antoine Gendry à la tête du projet, IDI est le véritable leader du consortium » et ajoute : « Mme Luce Gendry, l’épouse de M. Gendry, est à la fois associée-gérante de Rothschild et Cie – la banque conseil de l’État dans la privatisation – et membre du conseil de surveillance du groupe IDI… Un fâcheux conflit d’intérêts que n’a pas manqué de relever le cabinet d’audit Alpha Secafi… ». Pour l’anecdote, on notera que Luce Gendry deviendra le 19 janvier 2010 PDG du fonds IDI.
BIS REPETITAÂ ?
Cette affaire jette une lumière nouvelle sur l’affaire Isochem, car quelques similitudes sont troublantes. Dans les deux dossiers, il s’agit de privatiser une entreprise à majorité de fonds publics. Dans les deux cas, la banque Rothschild, et donc son associée-gérante Luce Gendry, joue le rôle de « go-between » entre État et candidats acquéreurs, les sélectionne et intervient dans la fixation du prix de cession. Dans les deux opérations, Antoine Gendry est partie prenante, à cette différence qu’il est dans Sodaco à titre privé et dans la SNPE comme responsable de fonds publics.
À l’époque, Thierry Breton avait traité par le mépris les protestations du personnel de Dagris. Christine Lagarde suivra-t-elle son prédécesseur dans l’affaire Isochem ? Jugera-t-elle sans importance la connexion familiale entre banque privée et fonds publics ? De son côté, la CGT demande la nullité de la décision de vendre Isochem par la SNPE et son PDG Antoine Gendry. Ira-t-elle jusqu’à présenter le conflit d’intérêts devant la justice française ? Si tel était le cas, le Ministère de l’Industrie pourrait avoir à s’expliquer pour avoir couvert une pratique illégale.
G.D.







